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Interview de Catherine Dolto, Présidente d'honneur de Ma Chance Moi Aussi

Interview de Catherine Dolto, Présidente d'honneur de Ma Chance Moi Aussi

Médecin, haptothérapeute et écrivain
Présidente d’honneur de Ma Chance Moi Aussi
Membre du Comité de Parrainage de l’Unicef depuis 5 ans.

 

À ce titre, elle a participé à la dernière Consultation Nationale des 6-18 ans de l’Unicef.

 

1— Quels sont les principaux enseignements de la dernière consultation de l’Unicef ?

C’est un cri d’alarme. Cette consultation met en avant la grande importance des inégalités dans notre pays et la difficulté pour des enfants nés dans certains lieux de s’en sortir. Aujourd’hui, les enfants et adolescents issus des quartiers prioritaires sont victimes d’un cumul d’inégalités qui induira
inévitablement des conséquences dramatiques sur leur développement, leur scolarisation et leur vie future d’adulte. Par ailleurs, et cela est plus réjouissant, émane de cette consultation leur sentiment de solidarité. Dans ces quartiers pauvres matériellement, les enfants témoignent d’une richesse affective.

 

2 — Est-ce la première fois qu’est mis en évidence le fait que le lieu de vie est un vrai marqueur social ?
Absolument. Les enfants le savent et le disent. Il faut maintenant que chacun en prenne conscience. De plus, nous avons également mis en évidence un réel souci de la réussite scolaire pour ces enfants. Il se manifeste par l’angoisse de l’échec. Contrairement à ce que certains pensent et disent, ils sont
extrêmement préoccupés par leur réussite.

 

3 — Pourtant dans ces quartiers, des millions d’euros ont été investis. Comment expliquez-vous que de telles inégalités subsistent ?
C’est tout un système social et politique qui a abouti à cela. L’ultra libéralisme, un système de valeurs ou le commerce a remplacé les valeurs d’humanité et ou malheureusement on n’investit que dans le court terme et dans ce qui est rentable. Tout le monde veut du court terme alors que l’éducation est un investissement sur le long terme… Ce constat est très triste parce que tous les enfants naissent avec beaucoup plus d’intelligence que l’on croit et cette méconnaissance fait que l’on laisse en friche des trésors. L’intériorisation des injustices peut aboutir à des situations de repli sur soi ou à un sentiment de
révolte contre la société. Dans le fond, plus un enfant est intelligent plus il a besoin de nourriture intellectuelle et affective.
S’il n’a pas de réponse à ce besoin, soit il s’éteindra et s’interdira d’être intelligent soit il ira vers une révolte, voire vers une délinquance parce que l’intelligence quand elle tourne sur elle même, ne donne rien… Non seulement c’est un gâchis d’intelligence mais c’est surtout une perversion des intelligences.

 

4 — Dans la Consultation de l’Unicef, l’accès aux activités extrascolaires est mis en avant. En quoi est-ce un élément clé ?
L’accès aux activités extrascolaires est fondamental mais elles sont pour l’instant souvent trop tournées sur du cognitif et donc sur l’accumulation des connaissances ou alors pas assez encadrées et accompagnées. Il est primordial de diversifier les activités extrascolaires afin de donner aux enfants
la joie d’apprendre, de découvrir leur passion, leur talent, voire leur métier. Dans ces activités, il y a des possibilités de se construire, de gagner en confiance. Une expérience dans un jeu collectif, aller voir travailler un artisan ; tout cela alimente l’intelligence.

 

5 — Le projet Ma Chance Moi Aussi est proposé aux familles en difficulté éducative. Selon vous, qu’est-ce qui fait qu’une famille est en difficulté éducative ?
C’est un processus complexe. Tout d’abord, il faut prendre en compte l’histoire de ces familles à titre personnel. Souvent, elles sont déjà issues de générations blessées par la vie d’une façon ou d’une autre.
Ensuite, le fait que les personnes ne se sentent pas respectées, aboutit à qu’ils ne se respectent plus au bout d’un moment. La dignité n’est pas dans le pouvoir matériel. Mais il y a une espèce de découragement face aux difficultés de la vie. Et quand on est déjà soi-même découragé, éduquer un enfant c’est très compliqué… Il faut une dynamique de confiance dans la vie pour pouvoir remplir cette mission d’éducation quand on est issu d’un milieu défavorisé. Si un parent garde cette confiance, tout est possible. Les difficultés sont plus d’ordre psychique et affectif que matériel.

 

6 — Quel est l’impact sur la construction personnelle et sociale d’un enfant qui grandit dans une famille en difficulté éducative et, qui plus est, dans un quartier prioritaire ?
Les enfants sont des éponges, ils ressentent tout et ils ont de fortes pulsions thérapeutiques:quand les adultes vont mal, ils vont tout faire pour les aider. Cela peut prendre des formes variées : soit ils vont leur en vouloir et devenir très agressif vis-à-vis des adultes et de la société qui les a mis dans
cet état-là ; soit ils vont peu à peu s’interdire de penser pour ne pas dépasser leurs parents. De ce fait, cela devient difficile pour ces enfants de se construire en tant qu’Homme et de trouver sa place dans la société.
C’est parce que les enfants portent lourdement le poids du découragement de leurs parents qu’ils deviennent des enfants déprimés. Il est rude d’avoir confiance dans la vie quand on a des parents découragés.

 

7 — Pourquoi soutenez-vous le projet Ma Chance Moi Aussi ?
Le projet Ma Chance Moi Aussi permet à ces enfants issus de familles en difficulté éducative dans les quartiers prioritaires d’avoir accès à l’éducation et leur donne les clés nécessaires afin de se construire en tant qu’Homme. Cette action est primordiale car lorsque l’on fait du bien à un enfant, on
fait du bien à sa famille et à toutes les personnes qui l’entourent. De même, sur le long terme, l’enfant sèmera autour de lui ce qu’il aura appris que ce soit dans sa future famille, son travail, avec ses amis. C’est un vrai travail contre le gâchis, un cercle vertueux !
C’est parce que je crois en les humains et que je sais que chez les enfants rien n’est jamais perdu que je soutiens Ma Chance Moi Aussi. Comme je le dis toujours : bien s’occuper des enfants est le seul rempart sérieux contre la barbarie.

 

« Écoutons ce que les enfants ont à nous dire – Le lieu de vie comme marqueur social »
UNICEF France, 2016 – Consultation nationale des 6/18 ans

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